La voie du cheval

Un jour un cheval m'a dit : « … à ceux qui m’apprivoisent, j’ouvre les portes de ma propre magie. Car je suis plus qu’un moyen, je suis l’initiateur. » Alors un peu surpris, je suis parti avec lui. Et là, stupéfaction, il m’a emmené sur les chemins de ma propre conscience, comme s’il voulait m’ouvrir les yeux sur moi-même après me les avoir ouverts sur le monde.

Pourquoi le cheval peut-il guider une voie spirituelle ?

Le cheval et l'indien. Photo : Diana VOLK

Pour deux raisons principales : d’une part il nous plonge dans le réel, d’autre part il nous connecte avec le vivant.

Le réel est la seule manifestation tangible du mystère divin, au-delà de l’imaginaire, au-delà des croyances, ai-delà des écrans. Il n’y a pas de vérité tant que la pensée ne s’accorde pas au réel. Surtout lorsque cette pensée n'est pas perturbée par une rhétorique quelconque - comme peut l’être celle de l’être humain. Celle de l'animal qui vit idéalement dans l’ici et le maintenant est authentique, analogue à celle de l’enfant en bas âge qui réagit en fonction de ses besoins dans un égocentrisme originel, épuré, débarrassé d'intentions malveillantes.

Quant à la connexion au vivant, le cheval nous la fait vivre dans sa globalité : savoir-être, savoir-faire et couplage des esprits. Le cheval est une éponge qui reçoit toutes les vibrations qui émanent de nous et, comme un miroir, nous les restitue, en toute innocence, dans leur vérité. C'est grâce à cela qu'il peut nous transformer.

Il n’y a pas de voie spirituelle possible si nous considérons le cheval comme un objet. Seule la relation de sujet à sujet permet d’y accéder. Encore faut-il créer avec lui une relation fine qui dépasse la simple utilisation ou le compagnonnage de routine. Et se débarrasser des archétypes habituels, les bibliques qui nous amènent à penser que la nature est à notre disposition, ou les cartésiens qui affirment que l’animal est une mécanique qui n’éprouve ni douleur, ni émotion. Suivre cette voie change fondamentalement la vision que nous avons du monde du vivant.

Le cheval et la petite fille

Comme le montre l’extrait de ma prière du cheval cité en exergue, j’avais déjà eu l’intuition de cette dimension après mon premier grand voyage à cheval[1] mais c’est seulement quand je me suis consacré à son éducation vingt ans plus tard que je me suis peu à peu rendu compte qu’il pouvait s’agir d’une voie spirituelle. Précision, point n'est besoin d'avoir un diplôme d'enseignant pour suivre cette voie. Tout cavalier qui désire établir une relation avec son cheval est amené à l'éduquer. C'est le cas par exemple de tous mes stagiaires. À condition que… Bien entendu !

Exigences de la voie relative à l’éducation du cheval

La première exigence consiste à remplacer les termes de débourrage et de dressage par celui d’éducation. Seule façon de considérer l’apprenant comme un sujet, c’est-à-dire comme une personne. Personne animale certes mais personne à part entière dotée d’intelligence, de conscience et de sensibilités.

Pour une seconde exigence, reprenons le conseil de Søren Kierkegaard : Si je veux réussir à accompagner un être vers un but précis, je dois le chercher là où il est, et commencer à cet endroit à laquelle nous en ajouterons une autre, celle de penser cheval. La tâche est ardue. Le cheval est un herbivore, donc une proie potentielle, qui plus est un animal de fuite qui n’a que ses jambes pour survivre. S’il a les mêmes sens que nous, leurs champs de perception diffèrent considérablement. Il communique par signes et non par un langage conceptualisé et apprend essentiellement par conditionnements et associations successives. Et s’il est naturellement curieux, l’homme lui est étranger. Il n’a pas besoin de lui.

Comment créer la relation, le rendre attentif à nous, lui inspirer confiance, ouvrir son esprit à notre enseignement alors qu’a priori, il n’est pas demandeur ? Aller le chercher là où il se trouve pour ensuite penser cheval va nous demander des facultés d’observation, d’adaptation et d’empathie inhabituelles, biaisées souvent par nos tendances à l’anthropomorphisme.

En quoi consiste cette éducation et quel savoir-être devons nous développer ?

Notre tâche consistera à enseigner à notre cheval comment se comporter avec nous, à créer le langage indispensable au dialogue, et à maintenir en permanence son esprit ouvert grâce à un climat de bienveillance et une culture de non conflit. Tout en veillant à ce qu'il soit constamment calme, attentif, en équilibre et droit. Conditions qui déjà mettent en jeu des qualités certaines car comment avoir un cheval calme si nous-mêmes sommes agités ou préoccupés ? Comment le rendre attentif si nous n’avons pas le charisme et le rang hiérarchique suffisants ? Comment le mettre en équilibre alors qu’il est construit pour fuir et se porter vers l’avant ? Comment le garder droit, c’est-à-dire l’amener à faire l’effort nécessaire au mouvement, s’il cherche à y échapper par des incurvations ou de la précipitation ?

Ce faisant, nous avons à peine accompli la moitié du chemin car, en plus, le cheval a besoin d’un cavalier leader, centré, calme, patient, bienveillant, empathique, observateur, psychologue, compétent, déterminé, rigoureux qui œuvre dans un état d’esprit de dialogue et de vivre-ensemble tout au long du cycle de la relation. Nous voyons qu’il va nous falloir développer des qualités qui ne nous sont pas forcément familières mais c’est ainsi que le cheval passera d’un comportement soumis ou indifférent à une attitude d’adhésion au cours de laquelle il deviendra ce partenaire qui nous révèle à nous-mêmes et nous connecte aux réalités du vivant.

Les obstacles à vaincre

L’expérience m’a appris que les trois adversaires principaux du cavalier sont dans l’ordre : la peur, l’impatience et la colère. Difficile de se débarrasser de ses peurs - ou plus fréquemment une simple appréhension, parfois inconsciente - qui militarise la voix et brusque les gestes ; difficile de réfléchir avant d’agir si nous voulons tout, tout de suite ; difficile ne pas se laisser aller à la colère quand « l’autre » ne se plie pas à notre volonté. Comme il est difficile également de se débarrasser de nos conditionnements qui réduisent l’équitation à des gestes, sans comprendre pourquoi on les fait et pourquoi ils sont souvent inefficaces. Ou de cette idée que si nous voulons faire bouger le cheval, il va falloir qu’on le pousse ou qu’on le tire, alors qu’il est si simple de l’obtenir par le dialogue une fois établi le langage adéquat. Conditionnements tellement ancrés en nous qu’ils donnent parfois l’impression que notre cerveau est le principal obstacle à la déconstruction nécessaire au changement.

A cela s’ajoutent les séquelles d’une phase de notre enfance qualifiée « d’âge de raison » où nos choix étaient guidés par le désir d’être « le bon garçon » ou « la bonne fille », souvent renforcés par le conditionnement moral judéo-chrétien, leader en matière de culpabilisation (j’en parle en connaissance de cause !). Ce qui ne favorise guère l’estime et la confiance en soi nécessaires à la fonction d’éducateur dont le charisme et l’ascendant sont indispensables s’il veut motiver l’apprenant. La grande leçon que nous donne le cheval est que, sans l’affirmation de soi, personne ne nous prend vraiment en considération.

L’éducation du cheval exige que nous reprenions la main, que nous soyons seigneurs de nous-mêmes pour avoir en toute circonstance l’autorité du maître, le calme et la patience d’un moine, la bienveillance d’un père. Tout un programme !

Et n’oublions pas, l’important dans un voyage, ce n’est pas la destination mais le chemin.

Note

[1] Istanbul-Kabul et « Crinières au vent d’Asie »

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