Cheval sans nom, cheval sans âme !

Il y a beau temps qu’on connaît l’importance du nom pour l’humain. Il lui confère une identité et lui donne sa place dans la communauté. Et surtout, il lui donne un pouvoir : celui d’exister. En tant que personne, en tant que sujet.

Pareil pour le cheval. Tant que vous ne le nommez pas, sa personnalité s’estompera derrière les brumes de l’instrumentalisation. Qui consiste en particulier à « manipuler un être vivant pour servir ses propres intérêts ». En clair à l’utiliser comme instrument pour aboutir à vos fins.

Vision assez répandue quand l’être vivant est un animal. Dieu n’a-t-il pas prescrit à l’homme dans la Bible de soumettre la nature et de dominer les animaux (Gn 1 26 et 28). Et Descartes n’a-t-il pas considéré l’animal comme une mécanique sans âme et sans esprit au point de prétendre qu’il était insensible à la douleur ? Et ça n’est que récemment que le cheval a cessé d’être utilisé comme outil pour acquérir le statut de partenaire de loisir et de sport. Et même d’animal-médecine.

Il n’en reste pas moins que l’enseignement dispensé dans nos écoles françaises, ne mettant pas la relation comme base de l’équitation, on a vite tendance à instrumentaliser notre monture, surtout lorsqu’on monte un cheval « de club » qui ne vous appartient pas et qui change constamment. Pour « identifier » un cheval, rien de tel que de l’appeler par son nom et de s’adresser à lui comme à une personne. Comme à une personne-cheval bien entendu (ne faisons pas d’anthropomorphisme), animal de fuite qui n’a que ses jambes pour survivre, sociable lorsqu’il est bien traité, qui apprend par association mais aussi par imitation et qui fait volontiers ce qu’on lui demande à condition de respecter sa nature.

En pratique

Si vous ne savez pas comment il s’appelle, demandez le nom du cheval dont vous allez vous occuper à ceux qui le connaissent et commencez par lui dire bonjour. Ce faisant, ayez conscience que pour lui, ce que vous dîtes est d’abord un flot de vibrations. Par un ton mesuré et vos intonations, rendez ce flot apaisant et rassurant.

Ce premier contact amical joint à une gestuelle tranquille est destiné à lui montrer qu’il peut vous faire confiance. Si vous le voyez anxieux ou agité, continuez à lui parler, demandez-lui (en le nommant) ce qui ne va pas, expliquez-lui qu’il n’a aucune raison de s’inquiéter, comme si vous vouliez rassurer votre enfant. Toujours dans le but de lui envoyer des ondes bienfaisantes.

L’idéal serait que vous fassiez suivre ces propos par une séance de contrôle à pied avec un stick, instrument idéal pour lui parler dans son langage de prédilection : par signes. Ainsi vous commencerez par lui demander de (ou lui apprendrez à) reculer, avancer et mobiliser les épaules et les hanches, toujours en le nommant, comme si vous vous adressiez à une personne. Cette courte séance va lui montrer : 1) - comment se comporter avec vous, 2) – que vous êtes un meneur de jeu qui le coachera désormais dans le non-conflit en respectant sa nature, 3) qu’il peut vous faire confiance..

Faites suivre cette entrée en matière par une « marche connectée » (avec départ, marche normale, marche rapide, marche lente, arrêt, tourners…) pour l’amener sur l’aire de pansage (leçon décrite dans le manuel du Galop 1) mais avec un stick qui fera des demandes claires et précises en prolongeant votre bras et en vous donnant la taille de votre cheval. Façon naturelle d’entrer en dialogue avec lui et d’avoir un cheval « avec vous ».

Considérez ensuite le pansage comme un moment récréatif et rendez-le encore plus plaisant en continuant à émettre vos vibrations vocales positives (en chantonnant par exemple) tout en émaillant vos propos de son nom pour bien lui montrer que c’est à lui et à lui seul que vous vous adressez.

Si votre cheval est particulièrement en désordre, cela ne résoudra pas forcément tous les problèmes… mais vous mettra sur la bonne voie pour le faire.

Cette manière de procéder a une vertu essentielle : elle vous met VOUS dans la disposition d’esprit empathique et bienveillance d’un leader apte à orienter son cheval, en sécurité, sur les voies de la confiance et de l’ordre.

Un exemple concret : Fiston, Jéhol et Extase

Les chevaux

Lors de mon dernier stage (3 jours à Pâques en Bretagne), l’organisatrice avait un problème important avec son cheval, Fiston, un trotteur de 11 ans qui avait été formaté pour les courses attelées et qui, monté, se montrait inquiet et agité au point que sur une route, il s’était cabré par peur d’un véhicule, ce qui avait provoqué une chute sévère de sa cavalière sur le bitume, cause de nombreuses fractures et d’une immobilisation de plusieurs mois. Malgré tout, elle avait refusé de s’en séparer mais en avait contracté une peur viscérale et un manque de confiance total pour ce Fiston qu’elle ne promenait plus qu’à pied sur les chemins environnants.

J’avais déjà eu le cas de chevaux tranquilles et malléables à pied mais anxieux montés, au point de devenir dangereux pour le cavalier et je n’étais pas sûr de pouvoir résoudre ce problème. Je m’étais même réservé un jour de plus pour le travailler personnellement.

Dès les premières prises de contact, je me suis rendu compte que Fiston n’était pas hostile à l’humain mais à l’écoute, apprenant vite et confiant si on utilisait la bonne attitude, celle d’un meneur de jeu bienveillant qui lui montrait clairement et patiemment comment répondre à des demandes formulées avec la juste mesure (celle adaptée à sa nature). Au point que dans le rond de longe, la connexion s’est faite rapidement. Fiston, en liberté, me suivait volontiers, partout où j’allais, à mon allure. Monté, s’il était toujours imprévisible et en désordre (allure saccadée, bloc tête-encolure agité), il n’y avait pas à avoir peur de lui. Il ne cherchait pas à se débarrasser de son cavalier.

Le second cheval s’appelait Jéhol du nom du cheval mythique du roman Les Cavaliers de Kessel, décrit par l’auteur comme un étalon au tempérament indomptable, d’une vitesse et d’un tempérament hors du commun et surnommé « Le cheval fou ». Celui de ma stagiaire un jeune gaillard de 6 ans, pure race espagnole, puissant, portant beau, récemment castré au tempérament d’entier, incarnait bien son nom. À pied, il était imprévisible et pouvait devenir ingérable. Sa propriétaire, comme la propriétaire de Fiston, n’avait pas encore saisi l’importance de leur rang hiérarchique de meneur de jeu, résultat, leur cheval ne leur faisait pas confiance, leur manquait de respect et en faisait volontiers à leur tête.

Le troisième (et dernier) cheval du groupe était une jument, trotteur également, 12 ans. Tranquille, bien avec elle-même , elle répondait au doux nom d’Extase, ce qui lui allait bien. Elle avait pourtant son caractère : coursée par Jéhol, elle lui envoya les sabots avec une vigueur qui le surprit. Interloqué par cette réaction, son attitude changea du tout au tout. De conquérant et d’agressif il fut empli de considération et désormais très demandeur de son voisinage ! Il s’érigea même en protecteur et devint jaloux de Fiston qu’il agressa un jour violemment alors qu’on les travaillait ensemble dans la carrière.

La leçon d’Extase fut claire pour nous tous, un peu d’autorité ne fait de mal à personne et remet les choses à leur place.

Les cavalières

La propriétaire de Jéhol, toute menue à côté du gabarit de son « dragon », m’a beaucoup impressionné par le changement radical qu’elle a opéré très vite dans son comportement. Au début, on l’a vue débordée par un Jéhol excité par la proximité des nouveaux venus dans son territoire et que moi-même j’ai eu de la peine à contenir (le stage se passait chez lui), et quand je lui ai fait faire l’exercice « Je passe, écarte-toi ! », elle a tout de suite compris que si elle était calme et déterminée, 1 – le cheval intégrait le rang hiérarchique de meneuse de jeu de sa cavalière, 2 – il apprenait à respecter sa bulle et les barrières qui la matérialisaient.

Elle s’est centrée, est devenue lucide, parfaitement maîtresse de ses émotions face à l’agitation de son cheval et a très vite assimilé les outils de rappel à l’ordre que j’avais enseignés (inconfort produit par les barrières dressées par le stick ou les ondulations de la longe). Je savais que désormais, elle était sur la bonne voie et que son dragon allait probablement devenir son « cheval de cœur ».

Elle m’a confirmé qu’il était déjà « beaucoup plus posé » et avait acquis « un peu plus de plomb dans la cervelle ! »

La propriétaire d’Extase qui était venue pour « progresser plus justement » et « pouvoir lui apporter plus de confort psychique et physique » a trouvé ces trois jours « exceptionnels et transformateurs » et nous a remercié « pour toutes les réponses qu’on lui avait apportées ».

Quant à la propriétaire de Fiston, voici ses commentaires :

« Je suis très heureuse de te dire que je suis sortie seule avec Fiston hier et tout s’est bien passé ! J’avais emmené la chienne avec nous car Fiston a l’habitude de se promener avec elle et de l’attendre, donc nous avons fait la même chose mais monté.

C’est vraiment formidable de vivre cette évolution : nous avons pu appliquer en extérieur ce que nous avons travaillé en carrière : les arrêts cordelette, l’immobilité et les virages avec la position « en garde » (les aides d’incurvation - NDLA). Nous avons aussi descendu et monté des contre-haut et contre-bas, on est passé dans une zone très humide, bref, on a fait plein de choses sur un petit parcours qu’il connaît bien à pied. Voilà, le travail avance et c’est passionnant. »

Conclusion

Appeler le cheval avec lequel vous êtes relationné, même provisoirement, par son nom, c’est la condition sine qua non pour lui conférer le statut de « personne-cheval », autrement dit de sujet. En le faisant ainsi exister, vous lui permettez non seulement de se manifester et de dévoiler le meilleur de lui-même mais vous en ferez le meilleur de vos professeurs, celui qui vous révèle à vous-mêmes et qui vous amène à évoluer dans le bon sens, celui de la transformation, de l’ouverture aux autres, du contrôle de votre mental, sans concession, sans vous juger, en toute objectivité.

Remarque : Le contenu de nos Galops est encore beaucoup trop éloigné de cet état d’esprit. Il est temps d’ouvrir les yeux de nos cavalières et de nos cavaliers sur les richesses d’une relation juste qui redonne au cheval sa place de sujet. (Voir ma pétition, lien : https://c.org/85pGYRCr2t)

Ajouter un commentaire

Les champs suivis d'un * sont obligatoires

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

Haut de page

À propos d'éducations bienveillantes par Stéphane Bigo © 2023-2026 Tous droits réservés
Propulsé par Dotclear le contenu de www.stephanebigo.com est sous licence Creative Commons – Mentions légales
Conception et réalisation : Gérard Barré