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Livre: L'équitation de légèreté par l'éthologie par Stéphane Bigo

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Cheval difficile et cavalier manquant d’expérience

Nina et Grâce

J'ai une jument Grâce. Comme je n'y arrivais plus je l'ai envoyé en rééducation au […].

J'ai également fait un stage là-bas.

J'ai beaucoup lu ce qu'expliquent les éthologues. Depuis je monte Grâce en licol américain ce qui a beaucoup amélioré les choses. Elle n'encense plus, et je peux ressortir. Alors que les premières sorties sont à peu près acceptées, c'est de moins en moins le cas par la suite.

J'aimerais bien prendre contact avec vous pour savoir ce que l'on peut faire.

Ma réponse

Je vous livre quelques réflexions générales en attendant d’en savoir plus.

Je ne doute pas que dans le centre dont vous me parlez, l’éducation qu’a reçu votre cheval et l’enseignement qu’on vous a dispensé ont été excellents. Ceci dit, au fil de mes pratiques personnelles, j’ai pris conscience de deux points importants.

D'abord, l’éthologie nous apprend qu’un acquis n'est définitif que s'il est confirmé et généralisé. L’une de mes premières déconvenues lorsque j’ai commencé m’intéresser à l’éducation du cheval fut de constater que, lorsque je passais à la phase montée, le cheval semblait avoir oublié tous les acquis établis dans le travail au sol. De même, une fois rétablie la relation dans le travail monté en rond de longe ou en carrière, tout était à reprendre en extérieur.

Comme si pour le cheval il y avait trois phases bien distinctes dans la relation avec son cavalier : 1. à pied, 2. monté en rond de longe ou en carrière, 3. monté en extérieur (la nature).

En tant que cavalier d’extérieur, ce problème m’a longuement travaillé. Je pense avoir résolu la question en mettant au point les exercices appropriés qui permettent au cavalier de rétablir dominance et confiance dans chaque cas de figure… encore que je me méfie des certitudes dans cette matière vivante qu’est l’éducation du cheval.

Ensuite, plus je travaille les chevaux, plus je m'aperçois que la relation personnelle entre le cavalier et son cheval est fondamentale. Elle a comme base la personnalité de l’animal et celle de l’homme. Une fois établie sur de bonnes bases (dominance et amitié), elle doit être entretenue. De même que la hiérarchie peut changer entre chevaux d’un même groupe, de même elle peut évoluer entre un homme et son cheval. Si par exemple il se remet à bouger autour de lui au lieu de le faire bouger, s’il se remet à lui prodiguer des gentillesses serviles ou si ses demandes ne sont plus cohérentes, il perdra automatiquement la place hiérarchique qu’il occupait.

Cela implique une vigilance constante de la part du cavalier vis-à-vis de son cheval mais aussi de lui-même.

Consultez le cas pratique Marine et Arroyo le criollo, il est très significatif de ce que j’avance.

Le stage

Baptiste et Grâce

Je suis venu travailler Grâce durant trois jours. Sa rééducation au centre d’équitation éthologique avait effectivement porté ses fruits.

Première partie - Durant un jour et demi, nous avons révisé tous les paramètres du travail au sol et monté tel que je les pratique (en liberté, en longe, en rêne, travail monté sans rênes et avec rênes). Tout s’est déroulé pour le mieux avec une jument coopérante : attentive, respectueuse, confiante et malléable.
Dans le travail monté, Jean-Christophe utilise depuis quatre ans le licol naturel. C’est le seul moyen m’a-t-il dit de l’avoir à peu près calme en extérieur… quand tout se passe bien. Je l’ai senti un peu réticent lorsque je lui ai dit que pour moi, le mors était indispensable comme moyen éducatif. Je l’ai donc réhabituée au mors (qu’elle a très bien supporté) avant de la travailler avec cette embouchure. Pas de problèmes pour les flexions d’encolure, en revanche, elle n’était visiblement pas habituée à la flexion de nuque, pour moi indispensable dans le contrôle de l’animal en extérieur. Elle s’est très vite adaptée dans la mesure où elle s’est rendue compte qu’elle trouvait le confort des rênes détendues derrière la barrière de main et ne s’est donc pas braquée comme Jean-Christophe me l’avait laissé entendre.

Deuxième partie - Nous sommes ensuite partis nous promener en forêt. Je montais Grâce. Nous sommes restés constamment au pas. Pendant deux à trois kilomètres, la jument est restée calme. Puis elle a commencé à s’exciter comme elle le faisait d’habitude. D’abord elle s’est mise à encenser puis à s’énerver franchement. Travail à une rêne, arrêt d’urgence, immobilité, rien n’y faisait. Finalement, j’ai mis la jument en flexion de nuque dans ce que j’appelle la position de contrôle et de sécurité (en fait un ramener) en utilisant le procédé de la barrière de main. Très contrariée, elle a tenté de résister mais s’est vite rendue compte qu’elle ne réussirait pas à sortir de ce cadre par la force. Ma barrière de main étant très ferme, elle se cognait régulièrement chaque fois qu’elle encensait mais trouvait le confort des rênes détendues chaque fois qu’elle cédait sa nuque. Au bout de trois cents mètres, je l’ai senti lâcher prise et cent mètres plus loin, elle marchait calmement. Je pouvais détendre les rênes et descendre complètement mes aides. Je la redonnais à Christophe qui terminait la promenade heureux, pensant que le problème était probablement résolu.

Troisième partie - Le matin du dernier jour après le check list d’usage, nous sommes repartis en extérieur, Jean-Christophe sur Grâce cette fois, toujours avec le filet à aiguille. Ce jeune homme a la chance d’avoir une bonne assiette mais je le sentais mal à l’aise avec cette embouchure. A nouveau la jument s’est excitée et s’est mise à encenser et à trottiner en piaffant. Lorsque je l’ai guidé sur les exercices à faire, je me suis rendu compte que, soit Jean-Christophe prenait trop fort, soit il ne rendait pas à bon escient (manque de tact équestre). De même l’indépendance des aides n’était pas acquise ce qui entraînait des crispations de sa part.
Je reprenais Grâce pour la calmer, toujours par le procédé de la flexion de nuque maintenue en barrière de main. J’obtins à nouveau le résultat escompté. Quant à Jean-Christophe, il était désespéré, me disant qu’il n’arriverait jamais à rien, que ce mors ne lui convenait pas et qu’il préférait à tout prendre remonter Grâce en licol. Nous sommes donc repartis l’après-midi et je lui ai montré avec ce harnachement ce qu’il pouvait faire pour avoir une jument sous contrôle (flexion d’encolure et de nuque, évidemment moins commodes à exécuter). Je le quittais avec un moral assez bas, mais quand même le désir de continuer.

Le suivi

Ayant constaté que Jean-Christophe était débordé par le caractère et les attitudes de sa jument et qu’il n’avait pas forcément les habiletés équestres nécessaires, je lui conseillais de prendre des leçons d’équitation, si possible chez un enseignant pratiquant l’équitation française de légèreté. Ce qu’il fit ! Ayant trouvé un tel centre près de chez lui, il y mit Grâce en pension où elle fut travaillée régulièrement et progressivement par le moniteur dans la légèreté. Lui-même pris des cours pour acquérir peu à peu les habiletés qui lui manquaient. Et pourtant, les résultats espérés ne furent pas au rendez-vous.

Jean-Christophe me demanda alors de m’occuper personnellement de sa jument et me l’envoya chez moi. Nous sommes dans le courant de l’année 2007.

Grâce en pension chez moi

Au début, je reprends tout le processus éducatif à la base, c’est-à-dire notamment le travail à pied dans un rond de longe : en liberté, en longe et en rêne. Rien à dire dans cette phase sinon que Grâce devient le cheval de démonstration idéal. Elle répond à mes appels, me suit comme un mouton lorsque je l’y invite (« jeu du leader »), s’arrête quand je m’arrête, recule quand je recule, cède à tous type de pressions (digitale ou à distance) et reste constamment connectée lorsque je fais du travail en liberté « de proximité ». Nous évoluons ainsi comme un couple de danseurs. A tel point que je lui fais faire des « tours de valse » sur elle-même à droite et à gauche et que je peux la travailler en carrière comme si elle était dans le rond de longe. La relation est parfaitement établie et Grâce est complètement connectée à moi.

Dans le travail monté en rond de longe ou en carrière, même sensibilité, même bonne volonté lorsqu’elle est calme. Dans mes exercices sans rênes, elle tourne par le simple placement des jambes (le reculer de la jambe extérieure), s’arrête et recule sur de légères indications du collier d’encolure.

Très sensibles à l’action des jambes, elle me fait sans problèmes des tours sur les hanches ou sur les épaules.

Elle est donc parfaitement malléable et dans ce cas, respectueuse, attentive et confiante. J’estime donc que le niveau « école primaire » de son éducation est satisfaisant.

Tout se complique lorsque je lui demande de la concentration et de l’application (ce que j’appelle le niveau secondaire de l’éducation d’un cheval). J’obtiens pourtant des déplacements latéraux satisfaisants (épaules en dedans et même appuyers) mais très vite, elle se sent enfermée et ne travaille bientôt plus que sous l’emprise d’un sentiment d’angoisse que je n’arrive pas à éliminer malgré de longs arrêts pour « calmer le jeu » lorsqu’elle monte en tension et une recherche constante de légèreté (les rênes n’agissent que pour déclencher le mouvement ou pour remettre le cheval dans le cadre de celui-ci, le reste du temps, elles sont « semi-tendues » ou détendues, le cheval est donc dans une situation de confort).

En extérieur, cette inquiétude grandit encore. Elle a tendance à s’affoler à l’idée même que je puisse lui demander quelque chose. A tel point qu’au début, dans nos balades, le moindre geste ou même le seul fait de lui parler était en soi un sujet d’inquiétude. Résultat, pour un oui ou pour un non, elle cherche à fuir, s’excite, se met en nage. Dans cet état, elle est en hyperventilation et je sens son cœur battre la chamade.

Je lui apprends donc que toute tentative de fuite est vouée à l’échec. Chaque fois qu’elle veut prendre la main (ce qui lui arrive constamment au début), je la contre par un arrêt d’urgence (déplacement des hanches – qui pivotent alors autour des épaules - obtenu par une rêne directe d’opposition). Cela dure parfois des demi-heures entières où nous restons à la même place. Elle apprend ainsi une chose fondamentale : l’immobilité. Elle l’accepte et j’ai enfin un moyen de la calmer.

C’est un gros acquis, mais chaque fois que nous repartons, à nouveau l’angoisse et la fuite remplacée, avec le temps et les rappels à l’ordre, par l’inquiétude et la précipitation. J’arrive à la contrôler, et parfois même à la calmer en la mettant en flexion de nuque. Je l’ai éduquée à cela et il suffit souvent que je lui dise « Donne ta tête ! » pour qu’elle se place. De même quand je lui dis « Au pas ! », ordre qu’elle reconnaît parfaitement, elle cesse sa précipitation et accepte de réguler son pas. Un temps qui cesse dès que je lui demande un peu de concentration dans un mouvement.

Parfois, Grâce me fait le cadeau de longues balades décontractées, rênes en guirlande.

Ainsi, elle sème le chaud et le froid, un jour idéale, le lendemain infernale.

Le principal est que, grâce à ces procédés (arrêt d’urgence, immobilité, flexion de nuque, barrière de main et légèreté), j’ai maintenant la jument sous contrôle.

Mais, je ne peux toujours pas passer à la leçon du galop par exemple (via le départ au galop par prise d’équilibre à partir du pas ou d’un pas de reculer). Elle a un galop naturellement lourd et sur les épaules, le fait de la rééquilibrer semble déjà en soi une contrainte difficile à supporter. Mais surtout dès la deuxième tentative, l’idée même que je puisse lui demander un tel départ la met dans un état d’angoisse et d’excitation qui ne me permet aucun travail sérieux. Je tente donc des galops à partir du trot, des temps de galop courts (pour qu’elle n’assimile plus départs au galop et débandade) et je passe par de longues périodes d’immobilité et de calme entre chaque demande. Il n’en reste pas moins que les départs au galop sont synonymes de « panique générale ».

Je troque mon filet à aiguille par un mors de bride (avec branches et gourmettes). Gros progrès car elle respecte ce mors et je peux désormais évoluer au rythme que je désire, rênes détendues. J’obtiens ainsi quelques départs au galop relativement corrects, de même que des galops relativement rassemblés. Mais à condition de ne pas trop insister.

Et surtout, je sens que, même si parfois elle se plie à mes demandes, dans le fond d’elle-même, elle ne se rend pas. Après tout ce temps (trois mois et demi) et ce travail, je me rends compte que le vrai problème est en fin de compte cette inquiétude dont elle n’arrive pas à se défaire dès qu’elle a un cavalier sur le dos.

Je tente donc une nouvelle approche et décide de ne plus rien lui demander : une fois sur son dos (en carrière ou dans son pré), je reste complètement passif. Je la laisse faire ce qu’elle veut sans toucher aux rênes. Immanquablement, au début, saisie d’une sorte d’inquiétude, elle se met à marcher, tourne à droite, à gauche, fait des huit, va tout droit et continue ainsi pendant des dizaines de minutes. Pour se calmer et finalement s’arrêter d’elle-même. Alors je la caresse, je descends et on rentre à l’écurie. Mais chaque jour, le même manège recommence et même si après quelques jours, elle s’arrête plus volontiers, ses inquiétudes reprennent dès que je lui redemande quelque chose. Peut-être avec le temps, le problème disparaîtra.

Pour accélérer le processus, je décide de partir en randonnée avec elle. Je sais par expérience que ce remède est souvent souverain. J’ai le Vercors à ma porte et je me dis que six ou sept heures de marche par jour pendant plusieurs jours (six jours) ne pourront que lui mettre du plomb dans la cervelle et peut-être même lui faire considérer qu’avoir un cavalier sur le dos est une situation qui n’a rien d’angoissante pour un cheval et. Je l’équipe d’un hakamore que je teste au préalable pour m’apercevoir qu’elle y répond bien (comme pour un mors de filet).

A-t-elle conscience de la longueur de l’expérience, dès le premier jour elle part complètement dans le calme. Ce qui ne l’empêche pas de temps à autre de se mettre au trot (surtout au début de la randonnée) et, parfois même au galop, mais tout cela dans l’équilibre et donc rênes en guirlande de ma part. En fait, toute la randonnée se fera ainsi, sans que je touche pratiquement aux rênes (que je relie à la selle par un mousqueton pour ne pas avoir à les tenir). Je règle les allures éventuellement par le collier d’encolure : un soupçon de relèvement suffit à la ralentir ou à l’arrêter. Et pour tourner, la plupart du temps, elle répond à une simple action de jambe, aidée parfois d’une légère tension du collier d’encolure (qui agit alors en rêne d’appui).

Par ailleurs, pendant cette randonnée, Grâce a montré une bonne impulsion (cette fois sans précipitation) et marche les oreilles pointées devant elle. Elle reste immobile quand je le désire, du coup, comme elle est un peu grande, je monte souvent à l’aide d’une pierre ou d’un parapet auprès duquel elle s’arrête sagement jusqu’à ce que je m’installe et lui dise d’avancer. Par ailleurs, elle n’est pas du tout sur l’œil, et en particulier absolument pas impressionné par les voitures ou les engins agricoles que nous croisons sur les rares routes que nous empruntons.

Grâce se révèle donc une jument de randonnée parfaite, très concernée par son compagnon humain.

En revanche, ce n’est pas un cheval d’endurance. Je la soupçonne d’avoir un cœur peu volumineux qui l’handicape lorsque les montés sont trop longues ou trop pentues. Je descends alors et y vais moi aussi de ma petite suée.

Tous les problèmes sont-ils résolus ? Un jour sur les plateaux du Vercors, j’ai tenté quelques départs au galop. Je l’ai sentie ressaisie par son inquiétude habituelle. Vite calmée mais n’empêche... le fond du problème n’a pas encore disparu.

Question : Pourquoi est-elle comme ça ? Est-ce le fait d’une nature atypique ou le fruit de son débourrage ? Je n’ai pas la réponse mais c’est la première fois que je rencontre un cheval dont l’inquiétude d’être montée est si profondément chevillée dans le mental. Le temps résoudra-t-il ce problème ? Je pense que oui car elle a fait de gros progrès. Depuis notre randonnée dans le Vercors, je me régale lorsque je la monte en extérieur. Mais pour l'instant c'est une jument de cavalier.

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Texte © Stéphane Bigo – Photos © Véronique ou Stéphane Bigo

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